Par Dr. Tawhid CHTIOUI, Président-fondateur d’aivancity, la Grande Ecole de l’IA et de la Data
Un étudiant rend un travail brillant. Les idées sont fluides, bien structurées, originales sans être déroutantes. Le raisonnement est cohérent, le style maîtrisé, les références pertinentes. Rien à redire. Le professeur hésite pourtant. Quelque chose résiste. Non pas une faute, ni une maladresse. Autre chose. Une impression diffuse : ce travail aurait pu être produit par une intelligence artificielle.
La scène n’a plus rien d’exceptionnel. Elle se répète dans les écoles, les agences, les entreprises créatives, les cabinets de conseil, les rédactions. Elle ne signe ni la fin de l’effort, ni celle de l’intelligence. Elle marque un basculement plus subtil, plus profond : la créativité “correcte”, celle que nous avons longtemps valorisée, est désormais reproductible.
Ce constat n’est plus une intuition ni un fantasme technologique. Il est désormais étayé par la science. Une étude d’une ampleur inédite, publiée début 2026 dans Scientific Reports (groupe Nature), a comparé les performances créatives de plus de 100 000 participants humains à celles des meilleurs modèles d’intelligence artificielle générative. Son résultat est à la fois clair et dérangeant : l’IA atteint aujourd’hui la créativité humaine moyenne, tout en restant encore incapable de rivaliser avec les individus les plus créatifs.
Ce seuil change tout. Il ne signifie pas que la machine devient géniale. Il signifie que la moyenne devient automatisable… Or, depuis des décennies, nos systèmes éducatifs et nos marchés du travail reposent sur une promesse implicite : être créatif protège. Être créatif distingue. Être créatif garantit une forme d’irremplaçabilité. Cette promesse vacille. Non parce que l’IA serait supérieure à l’humain, mais parce qu’elle est devenue suffisamment bonne là où nous pensions être encore uniques.
Dès lors, une question s’impose, impossible à éluder : Que vaut une école qui forme à ce qu’une machine sait déjà faire correctement ? Que devient l’employabilité lorsque la créativité n’est plus rare, mais standardisée ?
L’enjeu n’est plus de savoir si l’IA est créative. L’enjeu est de comprendre ce que nous devons désormais enseigner, ce que nous devons cesser de valoriser, et ce que signifie encore “créer” dans un monde où la créativité moyenne est devenue un minimum technique.
C’est ce basculement silencieux, éducatif, professionnel et profondément humain, que cette tribune se propose d’explorer.
I. La créativité vient de perdre son statut d’exception
Pendant longtemps, la créativité a occupé une place singulière dans notre représentation de l’intelligence humaine. Elle était perçue comme une faculté rare, difficilement mesurable, profondément liée à l’expérience vécue, à la sensibilité, à l’intuition, à cette capacité proprement humaine à associer l’inattendu, à rompre avec les cadres établis. Dans un monde marqué par l’automatisation croissante des tâches techniques et analytiques, elle apparaissait comme un refuge. Un dernier bastion. Une ligne de démarcation claire entre l’humain et la machine.
Cette vision structurait silencieusement nos systèmes éducatifs comme nos marchés du travail. On pouvait automatiser des calculs, des processus, des raisonnements logiques, mais pas l’imagination. Pas l’invention. Pas la créativité. Être créatif, c’était être à l’abri.
Ce récit est aujourd’hui fragilisé.
L’étude publiée en 2026 dans Scientific Reports (Voir présentation de l’étude dans le blog aivancity ici) ne dit pas que l’intelligence artificielle est créative au sens humain du terme. Elle dit quelque chose de plus dérangeant, et sans doute plus structurant : la créativité humaine moyenne n’est plus hors de portée des machines. Autrement dit, ce que nos institutions ont longtemps valorisé comme un signe distinctif, produire des idées originales, variées, pertinentes dans un cadre donné, est désormais reproductible par des systèmes artificiels à grande échelle.
Ce point est essentiel. Il ne s’agit pas d’un dépassement spectaculaire, ni d’une victoire symbolique de la machine sur l’humain. Il s’agit d’un alignement. L’IA n’excelle pas. Elle atteint. Elle se stabilise à un niveau “suffisant”. Or, dans un monde économique et éducatif, le “suffisant” est souvent plus décisif que l’exceptionnel. Il est scalable. Industrialisable. Optimisable.
La créativité change alors de statut. Elle cesse d’être une exception pour devenir une fonction. Une capacité opératoire, mobilisable à la demande, réglable par paramètres, sensible au contexte mais détachée de l’expérience vécue. Cette mutation est profonde, car elle touche à la définition même de ce que nous appelions jusqu’ici “intelligence”.
Edgar Morin nous rappelait que l’intelligence humaine est indissociable de la complexité, de l’incertitude et du sens. Or ce que montre l’IA créative contemporaine, ce n’est pas une intelligence complexe, mais une intelligence de la moyenne. Une intelligence statistique, extraordinairement efficace pour explorer l’espace des possibles déjà connus, pour produire des associations plausibles, pour générer des variations acceptables. Elle ne crée pas contre le monde. Elle crée à l’intérieur de ce qui est déjà là.
C’est précisément pour cette raison qu’elle est si performante dans les cadres que nous avons nous-mêmes construits. Nos évaluations scolaires, nos critères de performance professionnelle, nos concours, nos livrables créatifs ont été conçus pour récompenser la conformité intelligente, l’originalité mesurée, la transgression contrôlée. L’IA n’a pas besoin de bouleverser ces cadres. Elle s’y glisse avec une aisance redoutable.
Dès lors, la question n’est plus de savoir si la créativité est humaine ou artificielle. Elle est de comprendre quelle créativité nous avons institutionnalisée. En valorisant une créativité moyenne, reproductible, contextualisée mais sans véritable prise de risque, nous avons préparé le terrain à son automatisation. L’IA ne fait ici que révéler une fragilité préexistante.
Ce basculement a une conséquence majeure : la créativité ne joue plus le rôle de frontière protectrice. Elle n’assure plus, à elle seule, une différenciation durable. Elle devient un seuil minimal de compétence, un prérequis implicite, presque une nouvelle forme d’alphabétisation intellectuelle. Ne pas être créatif devient handicapant. Être créatif ne suffit plus.
Ainsi se referme une parenthèse historique. Celle où la créativité pouvait être invoquée comme une garantie. Celle où elle constituait un capital symbolique relativement stable. Ce que révèle l’IA, ce n’est pas la fin de la créativité humaine, mais la fin de son confort.
La question qui se pose désormais n’est pas “comment rester créatif”, mais comment dépasser une créativité devenue commune. Et cette question engage directement l’école, bien plus encore que la technologie.
II. L’IA comme élève moyen idéal : le piège silencieux de l’école
L’un des enseignements les plus dérangeants de la montée en puissance des IA génératives ne concerne pas la technologie elle-même, mais le miroir qu’elle tend à nos institutions éducatives. Car si l’intelligence artificielle parvient aujourd’hui à atteindre la créativité humaine moyenne, ce n’est pas seulement parce qu’elle progresse rapidement. C’est aussi parce que nos systèmes de formation ont, depuis longtemps, fait de la moyenne une cible implicite.
L’IA n’est pas un génie. Elle est, au contraire, remarquablement “correcte”. Elle produit des réponses propres, structurées, cohérentes. Elle sait associer des idées, reformuler, proposer des variations acceptables. Elle respecte les consignes, comprend les attentes, optimise ses productions en fonction de critères explicites ou implicites. Autrement dit, elle incarne avec une précision troublante l’élève que l’école sait le mieux reconnaître, évaluer et valoriser.
Ce constat mérite d’être pris au sérieux. Depuis plusieurs décennies, l’école moderne s’est progressivement organisée autour de dispositifs d’évaluation standardisés, cherchant à objectiver la performance intellectuelle, à la rendre mesurable, comparable, reproductible. Même lorsqu’elle prétend valoriser la créativité, elle le fait à travers des grilles, des attendus, des formats. La créativité acceptable devient celle qui reste lisible, explicable, justifiable. Une créativité sans rupture excessive. Une créativité qui ne dérange pas le cadre.
Or c’est précisément dans cet espace que l’IA excelle.
L’intelligence artificielle générative n’a pas besoin de comprendre le sens profond de ce qu’elle produit pour réussir dans un tel système. Elle n’a pas besoin d’intention, ni d’expérience vécue, ni de subjectivité. Il lui suffit de maîtriser les régularités statistiques des productions jugées “bonnes” ou “créatives” dans un contexte donné. Elle devient alors l’élève moyen idéal : jamais hors sujet, rarement audacieuse, toujours conforme aux attentes implicites.
Ce point introduit une rupture conceptuelle majeure. Si une machine peut satisfaire les critères de réussite scolaire dans des tâches créatives, ce n’est pas uniquement parce qu’elle progresse. C’est parce que ces critères ont été conçus pour récompenser une créativité modérée, cadrée, prévisible. L’IA ne subvertit pas l’école. Elle en révèle la logique profonde.
Edgar Morin soulignait déjà les limites d’un système éducatif trop fragmenté, trop obsédé par l’évaluation au détriment de la pensée complexe. À l’ère des IA génératives, cette critique prend une acuité nouvelle.
En cherchant à rendre la créativité mesurable, nous l’avons rendue modélisable.
En cherchant à la rendre équitable, nous l’avons rendue moyenne.
Et en la rendant moyenne, nous l’avons rendue automatisable.
La question n’est donc plus simplement pédagogique. Elle est éminemment politique et civilisationnelle. Que vaut un système éducatif dont l’idéal implicite peut être incarné par une machine ? Que signifie “former” lorsque l’excellence attendue correspond à un niveau que l’IA peut atteindre de manière stable, rapide et peu coûteuse ?
Face à cette réalité, deux trajectoires se dessinent. La première consiste à adapter marginalement les pratiques existantes, à intégrer l’IA comme un outil supplémentaire, sans remettre en cause les finalités profondes de l’enseignement. Cette voie est rassurante, mais elle est insuffisante. Elle risque de transformer l’école en simple espace d’entraînement à des compétences déjà automatisables.
La seconde trajectoire est plus exigeante. Elle implique de déplacer radicalement ce que l’école choisit de valoriser. Non plus la capacité à produire une réponse “créative” conforme à des attentes implicites, mais la capacité à penser contre le modèle, à explorer l’incertitude, à prendre des risques intellectuels, à formuler des jugements situés, à assumer des choix non optimaux au sens algorithmique.
Former dans un monde où l’IA atteint la créativité moyenne, ce n’est plus apprendre à bien répondre. C’est apprendre à résister à la réponse évidente. C’est cultiver l’inconfort cognitif, la lenteur réflexive, la capacité à douter de ses propres productions. C’est, en un sens, réhabiliter une forme d’intelligence indocile, difficilement évaluable, mais profondément humaine.
Ainsi, l’IA ne menace pas l’école par ce qu’elle sait faire. Elle la met en crise par ce qu’elle révèle : une confusion ancienne entre créativité et conformité intelligente. Tant que cette confusion perdure, l’école continuera de former des profils que la machine sait déjà imiter. La véritable transformation éducative commence là où cette confusion est enfin levée.
III. De la créativité comme talent à la créativité comme responsabilité
Lorsque la créativité cesse d’être rare, elle cesse aussi d’être innocente. Tant qu’elle était perçue comme une faculté exceptionnelle, presque mystérieuse, elle pouvait être célébrée comme un don, un talent, une expression libre de l’individu. Mais à partir du moment où elle devient reproductible, industrialisable, accessible à grande échelle par des systèmes artificiels, elle change de nature. Elle n’est plus seulement une capacité. Elle devient un acte engageant.
L’intelligence artificielle générative peut aujourd’hui produire des milliers d’idées, de concepts, de récits, de visuels ou de stratégies en quelques secondes. Elle explore rapidement l’espace des possibles, propose des variations, simule des styles, reformule des intentions. Ce pouvoir de génération massive crée une illusion dangereuse : celle qui confond création et production. Or produire n’a jamais suffi à créer.
Créer, au sens fort, implique toujours un choix. Et choisir, c’est renoncer.
C’est précisément là que s’opère la rupture fondamentale entre la créativité humaine et la créativité artificielle. L’IA ne renonce pas. Elle n’assume pas. Elle ne porte pas la responsabilité symbolique, sociale ou éthique de ce qu’elle génère. Elle ne répond pas de l’impact de ses productions sur le monde. Elle ne sait ni pourquoi une idée mérite d’exister, ni pourquoi une autre devrait être abandonnée.
Dans un environnement saturé de créations plausibles, la véritable rareté n’est plus l’idée, mais l’intention. Ce n’est plus l’originalité formelle, mais la capacité à inscrire une création dans un contexte, une histoire, une finalité. Autrement dit, la créativité humaine se déplace du registre de la performance vers celui de la responsabilité.
Ce déplacement est majeur. Il implique que la créativité ne peut plus être enseignée comme une simple compétence expressive ou technique. Elle devient indissociable d’une réflexion sur le sens, sur les conséquences, sur les usages. Créer, désormais, c’est accepter que ses productions façonnent des imaginaires, orientent des comportements, influencent des décisions. C’est accepter une forme de responsabilité intellectuelle et morale.
La créativité humaine ne peut être dissociée des systèmes dans lesquels elle s’inscrit. Elle agit sur le monde, et le monde agit en retour sur elle. Là où l’IA optimise des solutions localement pertinentes, l’humain créatif est capable, du moins potentiellement, de penser les effets systémiques, les tensions, les contradictions. Il peut décider de créer moins, mais de créer mieux. De créer contre l’évidence. De créer malgré l’inefficacité apparente.
Dans ce nouveau paysage, la créativité cesse d’être une performance mesurable pour devenir une posture intellectuelle. Elle suppose la capacité à dire non à certaines propositions séduisantes mais vides de sens. À ralentir quand tout pousse à accélérer. À privilégier la cohérence à long terme plutôt que l’impact immédiat. À assumer l’inconfort de choix qui ne maximisent pas les indicateurs classiques de succès.
Cette mutation a des implications profondes pour l’éducation. Former à la créativité ne peut plus se limiter à stimuler l’imagination ou à multiplier les exercices d’idéation. Il s’agit désormais de former des esprits capables de jugement, de discernement, de hiérarchisation. Des esprits capables de comprendre que toute création est aussi une prise de position, explicite ou implicite, sur le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait devenir.
Ainsi comprise, la créativité humaine ne disparaît pas face à l’IA. Elle se redéfinit. Elle quitte le terrain confortable de l’expression pour entrer dans celui, plus exigeant, de la responsabilité. Ce déplacement est inconfortable, car il rompt avec l’idée rassurante d’une créativité spontanée, libre de toute contrainte. Mais il est sans doute la condition pour que la création humaine conserve une valeur distinctive dans un monde où les machines savent déjà créer correctement.
La question n’est donc plus seulement : qui est créatif ? Elle devient : qui est prêt à répondre de ce qu’il crée ? C’est cette question qui, désormais, structure silencieusement l’avenir de l’école… et celui de l’emploi.
IV. Projection emploi : la polarisation créative comme nouveau paysage du travail
Lorsque la créativité cesse d’être un avantage distinctif pour devenir un minimum fonctionnel, le marché du travail ne s’adapte pas progressivement. Il se restructure brutalement. Non pas autour d’une opposition simple entre humains et machines, mais autour d’une fracture plus profonde, plus silencieuse : celle qui sépare la créativité hors normes de la créativité moyenne.
Ce que révèle l’atteinte par l’IA du niveau créatif humain moyen, ce n’est pas la disparition des métiers créatifs, mais leur polarisation extrême. Le marché ne se vide pas. Il se tend. Il se réorganise autour de deux pôles asymétriques.
D’un côté, une minorité de profils créatifs dits “hors normes”. Ils ne se définissent pas uniquement par leur capacité à produire des idées originales, mais par leur aptitude à orienter la création, à lui donner un cap, à arbitrer entre des possibles multiples. Ces profils deviennent stratégiques. Ils sont recherchés non pour leur productivité, mais pour leur capacité de jugement, de vision, de mise en cohérence. Ils occupent de plus en plus des rôles d’architectes de sens, de directeurs créatifs, de concepteurs de cadres, là où l’enjeu n’est pas de produire davantage, mais de produire autrement.
De l’autre côté, une masse beaucoup plus large de profils créatifs moyens, longtemps au cœur des industries culturelles, de la communication, du design, du marketing, du conseil ou même de certaines fonctions intellectuelles qualifiées. Ces profils ne sont ni incompétents ni inutiles. Mais ils deviennent substituables. Là où leur créativité suffisait hier à justifier une valeur économique, elle devient aujourd’hui comparable, reproductible, compressible. La concurrence ne vient plus seulement d’autres humains, mais de systèmes artificiels capables de produire à un niveau équivalent, plus vite et à moindre coût.
Cette polarisation a une conséquence majeure : la créativité ne garantit plus l’employabilité. Elle ne joue plus le rôle de filet de sécurité que beaucoup imaginaient. Elle devient une condition nécessaire, mais non suffisante. Un seuil d’entrée, et non un facteur de différenciation durable.
Dans ce nouveau paysage, la créativité change de statut social. Elle n’est plus un droit conféré par le diplôme ou par l’appartenance à un métier réputé créatif. Elle devient une exigence de dépassement permanent. Il ne suffit plus d’être créatif. Il faut l’être autrement, plus radicalement, plus intentionnellement, plus contextuellement. Il faut créer là où l’IA ne sait pas encore décider, arbitrer, renoncer, assumer.
Ce déplacement explique un phénomène déjà observable : la montée simultanée de la valeur de certains profils très rares et la fragilisation d’un grand nombre de carrières intermédiaires. Là où l’industrialisation classique avait surtout menacé les emplois peu qualifiés, l’industrialisation de la créativité touche désormais le cœur des métiers intellectuels et symboliques. Elle n’élimine pas l’humain. Elle sélectionne autrement.
Ce basculement pose un défi majeur aux individus comme aux organisations. Pour les professionnels, il impose une remise en question profonde des trajectoires de carrière. Se former à des outils créatifs ne suffit plus. Il faut développer une capacité à se situer, à donner du sens, à comprendre les systèmes dans lesquels on agit. Pour les entreprises, il implique de repenser la manière dont elles recrutent, évaluent et valorisent la créativité. La performance ne peut plus être mesurée uniquement à l’aune de la production visible. Elle doit intégrer la qualité des choix, la cohérence des orientations, la responsabilité des décisions créatives.
Ainsi, l’avenir du travail créatif ne se joue pas dans une compétition frontale avec l’IA, mais dans une reconfiguration des rôles. À la machine, la génération rapide, l’exploration massive, la variation infinie. À l’humain, la décision, l’orientation, l’engagement. Cette répartition n’est ni automatique ni garantie. Elle suppose une transformation profonde de la formation, de la culture professionnelle et des critères de reconnaissance sociale.
La question centrale n’est donc plus : les métiers créatifs vont-ils disparaître ? Elle devient : combien de créatifs sommes-nous prêts à former capables d’aller au-delà de ce que la machine fait déjà correctement ?
C’est cette question qui, désormais, conditionne l’avenir de l’emploi créatif, et plus largement, la place du travail humain dans une économie de la créativité automatisée.
Conclusion : après la créativité, la responsabilité d’être humain
L’arrivée des intelligences artificielles génératives à un niveau de créativité humaine moyenne ne signe ni la fin de la création, ni le triomphe de la machine. Elle marque un déplacement beaucoup plus profond. Un déplacement silencieux, mais structurant, de ce que nous appelions jusqu’ici intelligence, talent et valeur.
La créativité n’a pas disparu. Elle a changé de statut. Ce qui hier suffisait à distinguer devient aujourd’hui un minimum technique. Ce qui hier protégeait devient aujourd’hui vulnérable. Ce basculement n’est pas le résultat d’une supériorité de l’IA, mais d’une réalité plus inconfortable : nous avions confondu créativité et conformité intelligente, originalité et performance mesurée, expression et responsabilité.
L’école se trouve désormais face à un choix historique. Soit elle continue de former à une créativité modélisable, lisible, évaluable, et elle acceptera, de fait, de préparer des générations à une concurrence qu’elles ne pourront pas gagner. Soit elle ose une transformation plus radicale : enseigner le jugement, le discernement, la pensée complexe, la capacité à créer contre la moyenne, à résister à l’évidence, à assumer des choix non optimaux mais porteurs de sens.
Le monde du travail, lui aussi, entre dans une ère de clarification. Les métiers créatifs ne disparaissent pas. Ils s’hiérarchisent autrement. Une minorité de profils capables d’orienter, de décider et de donner sens verra sa valeur s’accroître. Une majorité de profils créatifs moyens, longtemps rassurés par leur compétence expressive, devra se réinventer ou s’exposer à une fragilisation durable. La créativité n’est plus un droit acquis. Elle devient une exigence de dépassement.
Ce que révèle l’IA, en définitive, ce n’est pas notre obsolescence. C’est notre responsabilité. Responsabilité de choisir ce que nous créons, pourquoi nous le créons, et pour quel monde. Responsabilité de former non pas des producteurs d’idées, mais des architectes de sens. Responsabilité, enfin, d’accepter que l’intelligence humaine ne se mesure plus à ce qu’elle sait générer, mais à ce qu’elle sait refuser, hiérarchiser et assumer.
La question n’est donc pas de savoir si l’IA est créative. La question est de savoir si nous sommes prêts à redevenir exigeants avec nous-mêmes.
Car à l’ère où les machines savent créer correctement, être humain ne consiste plus à produire davantage, mais à répondre de ce que l’on met dans le monde.
Références
- Jerbi, K., Olson, J. A., Zednik, C., Bengio, Y., et al. (2026). Divergent creativity in humans and large language models. Scientific Reports, Nature Publishing Group. https://www.nature.com/articles/s41598-025-25157-3
- Runco, M. A., & Jaeger, G. J. (2012). The standard definition of creativity. Creativity Research Journal, 24(1), 92–96. https://doi.org/10.1080/10400419.2012.650092
- Olson, J. A., Nahas, J., Chmoulevitch, D., Cropper, S. J., & Webb, M. E. (2021). Measuring creativity with divergent association tasks. Psychological Assessment, 33(4), 1–13. https://doi.org/10.1037/pas0000971
- Boden, M. A. (2016). AI and creativity: Human and computational perspectives. Artificial Intelligence, 103–124. https://doi.org/10.1016/j.artint.2016.01.001
- Morin, E. (1999). La tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée. Paris : Éditions du Seuil.
- Morin, E. (2005). Introduction à la pensée complexe. Paris : Éditions du Seuil.
- Harari, Y. N. (2018). 21 Lessons for the 21st Century. London : Jonathan Cape.
- Harari, Y. N. (2023). Homo Deus: A Brief History of Tomorrow (Updated edition). London : Vintage.
- OpenAI (2024). Temperature and sampling in large language models. Technical Documentation. https://platform.openai.com/docs
Remarque méthodologique
Cette tribune s’appuie principalement sur des travaux de psychologie cognitive, de sciences de l’intelligence artificielle et de philosophie de la complexité. Elle ne vise pas à établir une équivalence ontologique entre créativité humaine et artificielle, mais à analyser les effets systémiques de leur rapprochement fonctionnel sur l’éducation et le travail.

