Du chaos aux standards : les défis persistants du Machine Learning Engineering
Malgré les avancées spectaculaires des modèles d’intelligence artificielle, la mise en production d’un système de Machine Learning (ML) reste, dans de nombreuses entreprises, un processus artisanal, instable et difficilement reproductible. En l’absence de méthodologie partagée, les projets IA peinent à dépasser le stade du prototype, en raison d’un code peu maintenable, d’un manque de tests rigoureux ou d’une documentation lacunaire.
Google, fort de son expérience dans le déploiement d’IA à grande échelle, propose une réponse méthodologique à ce constat avec le cadre MLE-STAR. Conçu comme une synthèse des bonnes pratiques en ingénierie logicielle adaptées au ML, ce référentiel vise à structurer les projets IA de manière plus fiable, plus modulaire et plus durable.
MLE-STAR : un cadre méthodologique inspiré des bonnes pratiques logicielles
Présenté par les ingénieurs de Google Research en 2025, MLE-STAR est un acronyme qui désigne quatre étapes fondamentales dans le cycle de développement d’un système ML :
- Scoping
- Testing
- Abstracting
- Reusing
Ce cadre vise à guider les ingénieurs ML dans la conception de systèmes robustes, du cadrage initial au déploiement en production. MLE-STAR s’inscrit dans une logique d’industrialisation responsable, où chaque composant du pipeline est pensé comme une brique logicielle testable, réutilisable et documentée.
Zoom sur les 4 piliers de MLE-STAR
Chacune des dimensions de MLE-STAR correspond à une pratique clé de l’ingénierie moderne appliquée au Machine Learning :
- Scoping : définir les objectifs du projet en amont, les métriques de performance attendues, les contraintes techniques et les limites éthiques. Cette phase permet d’éviter les dérives fréquentes liées à des problématiques mal posées ou trop floues.
- Testing : intégrer des tests systématiques à tous les niveaux du code (tests unitaires, tests d’intégration, tests de robustesse des modèles). Cela inclut la vérification du comportement du modèle face à des données inattendues ou bruitées.
- Abstracting : structurer le code de manière modulaire, en séparant la logique métier, les composants ML et les pipelines de traitement. Cette abstraction favorise la maintenabilité, le travail collaboratif et l’évolution du système.
- Reusing : concevoir des modules réutilisables (prétraitement, évaluation, monitoring) qui peuvent être partagés entre projets ou équipes. Cela permet de réduire la duplication du code et de capitaliser sur les efforts déjà réalisés.
Des bénéfices concrets pour les équipes IA
Selon les équipes de Google, l’application systématique de MLE-STAR aurait permis :
- une réduction de 40 % du temps moyen nécessaire pour passer du prototype à la production dans certains projets internes1
- une diminution significative du taux d’erreurs critiques détectées en production, grâce à une meilleure couverture des tests
- une accélération de l’onboarding des nouveaux ingénieurs, rendue possible par une structure de code plus claire et modulaire
MLE-STAR favorise également la collaboration entre les data scientists, les ingénieurs MLOps et les équipes produit, en instaurant un langage commun fondé sur la rigueur technique.
Limites et conditions de mise en œuvre
Comme tout cadre méthodologique, MLE-STAR nécessite un certain niveau de maturité pour être efficace. Il suppose notamment :
- une organisation structurée, avec une culture d’ingénierie bien établie
- une capacité à former les équipes à ces nouvelles pratiques
- des outils internes (CI/CD, testing, versioning) adaptés au ML
Dans des contextes exploratoires ou académiques, l’application rigide du cadre pourrait freiner l’agilité nécessaire à l’innovation. MLE-STAR est donc mieux adapté à des environnements industriels ou à des projets de ML déployés à grande échelle.
Mieux structurer pour mieux encadrer : un levier éthique
Au-delà de l’ingénierie, MLE-STAR participe à une IA plus responsable. En structurant les projets dès l’amont, ce cadre facilite :
- la traçabilité des décisions prises (jeux de données, métriques, seuils)
- l’intégration de tests spécifiques à l’équité ou à la détection de biais
- le contrôle des effets de dérive ou de perte de performance dans le temps
Cette approche permet de mieux documenter le comportement du modèle et d’anticiper les risques liés à sa généralisation. Dans le contexte de l’AI Act européen, ce type de méthodologie pourrait s’avérer utile pour démontrer la conformité des systèmes déployés dans des contextes à risque.
Vers un standard de l’ingénierie ML à l’échelle ?
Google ne cherche pas à imposer un standard fermé avec MLE-STAR, mais plutôt à diffuser une culture de l’ingénierie rigoureuse dans l’univers du Machine Learning. Le cadre peut inspirer d’autres acteurs, aussi bien dans l’industrie que dans le monde académique.
À terme, on peut imaginer une intégration de MLE-STAR dans les formations en IA, les environnements open source (TensorFlow, PyTorch Lightning) ou même des guides sectoriels de bonnes pratiques. L’industrialisation de l’IA passe aussi par la structuration des métiers, des outils et des méthodes.
Pour aller plus loin
Vous pouvez également consulter l’article L’intelligence artificielle entre en phase industrielle : Red Hat dévoile son serveur d’inférence open source, qui examine comment Red Hat standardise l’inférence IA dans les processus MLOps, un enjeu complémentaire à celui de l’ingénierie ML
Références
1. Google Research. (2025). MLE-STAR: Structuring Machine Learning Engineering at Scale.