Différencier une musique générée par intelligence artificielle d’une œuvre composée par un humain devient une épreuve d’écoute quasi impossible. C’est ce que révèle une étude Ipsos menée pour la plateforme de streaming Deezer, publiée en octobre 2025. Réalisé auprès de 9 000 personnes dans huit pays (États-Unis, Canada, Brésil, Royaume-Uni, France, Pays-Bas, Allemagne et Japon), le sondage indique que 97 % des auditeurs n’ont pas su reconnaître les morceaux composés par une IA lors d’un test à l’aveugle comportant deux titres artificiels et un titre humain. Ces résultats traduisent une bascule inédite : l’intelligence artificielle ne se contente plus d’imiter les structures musicales, elle parvient désormais à reproduire la dimension émotionnelle du son au point de tromper la quasi-totalité du public.
Des perceptions ambivalentes face à la création automatisée
Si la majorité des participants reconnaissent la qualité technique des morceaux générés, leurs opinions sur la légitimité artistique de ces œuvres restent partagées. 51 % estiment que la production musicale par IA aboutira à des chansons « de moindre qualité, plus génériques », tandis que 64 % craignent une « perte de créativité » dans la production musicale. Près de la moitié des répondants (49 %) considèrent néanmoins que l’intelligence artificielle peut les aider à découvrir de nouvelles œuvres ou à élargir leur univers musical. Ces chiffres traduisent un paradoxe : le public est à la fois fasciné par la prouesse technique et inquiet de la standardisation qu’elle engendre. La créativité, souvent perçue comme l’apanage de l’humain, semble désormais concurrencée par la puissance combinatoire des algorithmes.
Une production artificielle en pleine explosion
Deezer, à l’origine de l’étude, observe déjà cette transformation sur sa plateforme. En janvier 2025, 10 % des titres déposés quotidiennement étaient entièrement générés par intelligence artificielle. Dix mois plus tard, ce chiffre atteint 34 %, soit près de 40 000 morceaux par jour, selon les données internes de l’entreprise. Si ces titres représentent encore une faible part des écoutes globales, leur croissance est exponentielle. La popularité soudaine du groupe The Velvet Sundown, entièrement créé par IA et dont une chanson a dépassé les 3 millions d’écoutes sur Spotify, illustre cette mutation culturelle rapide. L’IA musicale n’est plus une curiosité technologique : elle devient une force de production massive, capable d’alimenter l’industrie à grande échelle.
Des plateformes confrontées à la transparence
Face à cette accélération, les acteurs du streaming cherchent à concilier innovation et responsabilité. Deezer s’est distinguée comme la première plateforme mondiale à signaler explicitement les morceaux créés par IA grâce à une mention visible sur chaque titre concerné. Cette démarche répond à une exigence croissante de traçabilité des contenus et d’éthique de la création. Alexis Lanternier, directeur général de Deezer, a déclaré que ces résultats « montrent clairement que les auditeurs veulent savoir s’ils écoutent un morceau créé par un humain ou par une IA ». De son côté, Spotify, longtemps accusé d’opacité, a annoncé en septembre 2025 la mise en place de nouvelles règles de transparence incitant artistes et éditeurs à déclarer l’usage de technologies d’intelligence artificielle dans la composition.
Les enjeux éthiques d’une création sans repères
L’essor des musiques générées par intelligence artificielle pose de nouvelles questions de transparence, de propriété intellectuelle et de responsabilité artistique. Si Deezer et Spotify amorcent une labellisation des contenus produits par algorithme, l’absence de cadre harmonisé à l’échelle mondiale laisse subsister une zone grise sur la paternité des œuvres et les droits d’auteur. Faut-il créditer le développeur du modèle, l’utilisateur à l’origine du prompt, ou l’IA elle-même ?
Au-delà du juridique, se pose aussi la question de la traçabilité émotionnelle : lorsqu’une chanson touche le public, peut-on encore parler d’expression humaine ? L’IA, en imitant la sensibilité humaine, risque de diluer la notion d’authenticité qui fonde l’expérience artistique. Conscients de ces dérives potentielles, plusieurs institutions, dont l’UNESCO et la Commission européenne, appellent à instaurer des indicateurs de transparence et des protocoles éthiques pour garantir l’intégrité des créations culturelles assistées par IA1.
Un défi artistique et cognitif
Ces résultats ouvrent un débat profond sur la perception humaine du son et de la créativité. Si l’oreille n’est plus capable de distinguer l’art de l’algorithme, que devient la notion d’auteur ? Les chercheurs en cognition musicale observent que l’émotion perçue dépend désormais davantage de la structure sonore et du contexte d’écoute que de l’origine du compositeur. Une étude de MusicTech Insights (2025) montre d’ailleurs que 72 % des jeunes auditeurs (18–34 ans) estiment qu’une chanson « reste authentique » tant qu’elle provoque une émotion, indépendamment de la main humaine ou artificielle derrière sa création2. L’IA musicale s’impose ainsi non seulement comme un outil de production, mais comme un nouveau langage esthétique et perceptif, capable de redéfinir notre rapport à la musique.
Une ère de co-création en devenir
Au-delà des inquiétudes, la fusion entre art et algorithme pourrait ouvrir une nouvelle forme de co-création. Des outils comme Suno, Udio ou Mubert permettent déjà aux artistes de composer à partir d’une idée, d’un texte ou d’un simple timbre vocal. Selon le cabinet MIDiA Research (2025), 41 % des musiciens indépendants utilisent aujourd’hui un générateur d’IA pour accélérer leur processus de composition ou explorer de nouveaux styles3. Cette hybridation pourrait redéfinir le rôle du musicien, non plus comme simple créateur, mais comme chef d’orchestre d’une intelligence musicale partagée, où la machine devient partenaire plutôt que substitut.
Pour aller plus loin
L’étude Ipsos–Deezer interroge notre capacité à distinguer l’humain de l’algorithme dans la création musicale. Pour prolonger cette réflexion sur la relation entre perception et intelligence artificielle, lisez : Vibe hacking : quand les utilisateurs manipulent le comportement des IA génératives
Références
1. UNESCO. (2025). Ethics of Artificial Intelligence in the Creative Industries.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000387923
2. MusicTech Insights. (2025). Perception and Emotion in AI-Generated Music.
https://musictechinsights.com/ai-music-emotion-report-2025
3. MIDiA Research. (2025). AI Tools in Independent Music Creation.
https://www.midiaresearch.com/reports/ai-in-music-creation-2025

