L’intelligence artificielle n’est plus réservée aux ingénieurs ou aux professionnels du numérique. Elle s’invite désormais dans les foyers, les salles de classe et même dans les conversations familiales. Trois ans après le lancement de ChatGPT, l’outil d’OpenAI est devenu une référence mondiale pour poser des questions, rédiger, expliquer ou apprendre. Une étude menée par Kantar pour BFM Business montre que cette appropriation s’étend bien au-delà du monde adulte : un enfant sur deux utilise déjà ChatGPT ou un autre chatbot, souvent avec la bénédiction de ses parents.
Ce chiffre illustre une transformation silencieuse mais profonde. L’IA conversationnelle ne se limite plus à un outil d’assistance ou de divertissement, elle devient un nouvel acteur du développement cognitif des plus jeunes. Les parents eux-mêmes, jadis prudents face aux technologies émergentes, tendent aujourd’hui à considérer l’IA comme un allié de l’éducation et un support à la curiosité. Entre enthousiasme et inquiétude, cette généralisation rapide soulève pourtant des questions essentielles : comment l’enfant perçoit-il ces outils ? Quelle place leur accorder dans l’apprentissage ? Et surtout, quelles limites éthiques doit-on poser face à leur influence grandissante ?
Des usages précoces et déjà bien ancrés
L’enquête, réalisée auprès de 2 019 personnes âgées de 18 ans et plus, met en lumière une adoption rapide des outils d’IA par les jeunes générations :
- 52 % des enfants de 11 à 15 ans utilisent régulièrement un chatbot, dont 24 % en totale autonomie.
- Chez les 16 à 18 ans, la proportion grimpe à 63 %, avec 52 % d’entre eux qui s’en servent sans supervision parentale.
- Ces chiffres sont probablement sous-estimés, puisque les parents ont répondu à la place des enfants.
L’IA conversationnelle s’impose donc progressivement comme un nouvel outil de socialisation cognitive au sein des foyers, à mi-chemin entre aide aux devoirs et curiosité technologique.
Les parents, premiers promoteurs de l’IA éducative
L’étude révèle un fait surprenant : les parents ne se contentent pas de tolérer l’usage de l’IA, ils l’encouragent activement.
- 51 % des 11-15 ans et 63 % des 16-18 ans affirment être incités par leurs parents à utiliser des outils comme ChatGPT.
- Les motivations parentales varient selon les âges :
- 21 % encouragent son utilisation pour les devoirs et révisions,
- 20 % pour un usage ludique ou créatif,
- 26 % des parents de lycéens valorisent l’IA comme outil d’apprentissage scolaire,
- 15 % la voient comme un moyen de divertissement intelligent.
- Un parent sur deux serait prêt à autoriser un enfant de moins de 11 ans à utiliser ChatGPT, et 16 % accepteraient même qu’il le fasse en totale autonomie.
Ces données témoignent d’un changement de perception : l’IA n’est plus perçue comme une menace éducative, mais comme un levier de soutien pédagogique et d’ouverture intellectuelle.
Entre curiosité pédagogique et risques de dérive
Cet engouement n’est pas exempt de préoccupations. Aux États-Unis, plusieurs polémiques ont éclaté après que des adolescents ont eu des interactions inappropriées avec des chatbots. Les entreprises technologiques ont depuis renforcé leurs systèmes de modération et de sécurité.
Pour les parents français, ChatGPT est souvent perçu comme :
- un outil de reformulation et de compréhension des leçons,
- un assistant de révision efficace,
- mais aussi un risque de confusion entre savoir-faire et automatisation.
Les spécialistes rappellent qu’une utilisation éducative saine passe par un accompagnement adulte régulier, afin d’éviter une dépendance intellectuelle où l’enfant laisserait l’IA « penser à sa place ».
Des règles encore floues pour les mineurs
La plupart des plateformes d’IA conversationnelle, dont ChatGPT, imposent une limite d’âge à 13 ans, avec une utilisation autorisée uniquement sous supervision parentale. Cependant, dans les faits, ces restrictions sont souvent contournées.
Les experts en éducation numérique soulignent que :
- un usage encadré de l’IA peut favoriser l’autonomie intellectuelle et l’esprit critique,
- sans accompagnement, il existe un risque de dépendance cognitive et de perte d’initiative,
- les parents doivent être formés à la médiation numérique, afin d’apprendre à encadrer les pratiques des plus jeunes.
ChatGPT, toujours leader chez les jeunes et les adultes
Selon l’étude Kantar, 59 % des Français utilisent désormais au moins un chatbot.
Les principaux outils mentionnés sont :
- ChatGPT (57 % des utilisateurs réguliers),
- Gemini (21 %),
- Copilot (10 %),
- Le Chat de Mistral, modèle français, (7 %).
La fonction dite agentique, c’est-à-dire la capacité pour une IA d’effectuer des actions de manière autonome pour l’utilisateur, reste encore peu connue. 37 % des Français n’en ont jamais entendu parler et 44 % ne l’ont jamais utilisée.
Les enjeux éthiques d’une éducation à l’ère de l’IA
L’utilisation croissante de ChatGPT par les enfants soulève des questions éthiques fondamentales. Elle interroge à la fois la protection des données personnelles, la responsabilité des plateformes et la capacité des parents à accompagner ces usages. Les experts s’accordent à dire que la clé réside dans un équilibre entre innovation éducative et vigilance éthique. L’IA peut devenir un formidable outil d’apprentissage si elle est utilisée dans un cadre clair, transparent et adapté à l’âge des enfants. L’UNESCO et la Commission européenne appellent d’ailleurs à renforcer les politiques publiques en matière de sécurité numérique des mineurs et à promouvoir une éducation critique à l’intelligence artificielle, afin que les jeunes apprennent à comprendre, questionner et maîtriser ces technologies plutôt que de les subir1.
Vers une éducation augmentée par l’IA
L’étude Kantar pour BFM Business confirme que ChatGPT s’impose comme un acteur central du quotidien des jeunes, symbole d’une génération qui apprend, explore et s’informe avec l’intelligence artificielle. Loin d’un simple effet de mode, cette appropriation traduit une évolution durable des pratiques éducatives et familiales. L’école et la maison deviennent désormais des espaces complémentaires d’expérimentation numérique, où la curiosité et la créativité se conjuguent avec la technologie.
Mais pour que cette transformation reste bénéfique, il est essentiel d’accompagner les enfants dans la compréhension du fonctionnement de ces outils, de leurs biais et de leurs limites. L’IA peut devenir une formidable alliée de l’apprentissage, à condition qu’elle s’inscrive dans un projet éducatif éclairé et critique. L’enjeu pour les années à venir sera de bâtir une culture de l’intelligence artificielle partagée entre parents, enseignants et élèves, capable de transformer la technologie en vecteur de savoir et non en substitut de réflexion.
Pour aller plus loin
Pour prolonger la réflexion sur la transformation profonde du travail enseignant à l’ère de l’Intelligence Artificielle, consultez : Et si l’IA nous obligeait à arrêter de payer les professeurs à l’heure
Références
1. UNESCO. (2025). Guidelines on AI in Education and Child Protection.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000387219

